
En 1954, Bill Gordon, un Montréalais de naissance, eut une révélation : après avoir travaillé plusieurs années au service d’un courtier en valeurs mobilières, il se rendit compte que pour faire de l’argent, il fallait se lancer en affaires. Même s’il était nouvellement marié à son amie de cœur, Elizabeth, avec qui il skiait, et que sa fille Heather avait tout juste un an, Bill emprunta 1 500 $ à sa grand-mère écossaise, devint entrepreneur et abandonna son rêve de devenir joueur de hockey. Par contre, il trouve encore aujourd’hui un peu de temps pour skier et faire du patin à roues alignées avec ses cinq petits-enfants.
Ses économies en main, Bill proposa à Sun Oil son projet d’ouvrir une station-service à l’angle des rues Cavendish et Saint-Jacques (autrefois chemin Upper Lachine) qui était la route principale pour se rendre au centre-ville de Montréal. Il y avait déjà quatorze stations-service sur cette rue; elles ont disparu aujourd’hui. Pourquoi? La compétitivité et la condition physique digne d’un athlète de Bill qui lui permirent de travailler de 60 à 70 heures par semaine. Après tout, selon la Sun Oil Company, c’est un travail plus physique qu’intellectuel.
Après avoir été sélectionné pour suivre une formation, Bill ouvrit une station-service, Gordons Sunoco, offrant les services habituels et munie de trois aires de service. La stratégie de Bill, qui avait été de s’installer à un endroit très achalandé, porta vite fruit. Bill vendait beaucoup d’essence grâce à une éthique de service à la clientèle professionnelle qui commençait à la pompe. Durant l’hiver, il arrondissait ses fins de mois en déneigeant le stationnement des hôtels environnants. Il décida aussi de remettre des timbres Pinky à ses clients.
Bill croyait que ces timbres Pinky, échangeables contre des cadeaux chez Steinberg (le plus important épicier de Montréal de l’époque), les inciteraient à revenir. Il avait entièrement raison. Les ventes d’essence de Gordons Sunoco atteignirent rapidement le million de gallons par année. Bill acheta alors sa première maison afin d’y installer confortablement sa petite famille à laquelle s’était ajouté son fils Bruce.
Bill était toujours à l’affût des nouvelles technologies. L’achat d’une machine de réglage du parallélisme des roues fut, à son dire, sa seconde révélation. Ces révélations étaient une bien petite consolation pour ses parents presbytériens : elles surgissaient souvent lorsque Bill travaillait le dimanche! En effet, Gordons était ouvert sept jours par semaine, même dans les années 50...
Alors qu’il réglait la géométrie des roues, Bill constata qu’enlever les pneus d’une voiture ouvrait la porte à un fort potentiel de réparations et d’entretien. Ainsi, sept ans après l’ouverture de la station-service, il se lançait dans le commerce du pneu.
Avec l’aide de Sunoco, on ajouta trois aires de service supplémentaires au bâtiment. L’industrie du pneu fut florissante en raison d’une grande demande de bons pneus d’hiver à bon prix. Chez Gordons, dans les années 60, il était possible d’acheter un pneu d’hiver rechapé de bonne qualité pour 8,50 $. Il était facile de vendre 300 pneus rechapés par jour.
Avec ses ventes d’essence faramineuses, son commerce de pneus prospérant et l’augmentation des réparations qui en résultait, Gordons devint la station-service la plus importante de la rue Saint-Jacques. Les gens commençaient à le remarquer.
Un ami de Bill travaillait pour la compagnie Goodyear Tire & Rubber. Les événements s’enchaînèrent et Bill fut invité à souper au très privé Club Saint-Denis. Revêtu de son plus beau complet, Bill alla rencontrer l’homme qui venait d’Akron, en Ohio. En fait, cet homme était celui-là même qui avait passé plus de deux heures à observer le commerce de Bill au cours de la journée, et que Bill avait remarqué. Après une réunion de trois heures, une poignée de main conclut l’affaire. Goodyear allait mettre tout en oeuvre pour que Bill vende des pneus Goodyear.
Au cours des deux années suivantes, le centre de service dont Bill rêvait commença à prendre forme. On y comptait maintenant douze aires de service, toutes bien éclairées, propres et munies de portes électriques, une autre révélation de Bill. En effet, Bill s’était rendu compte que chaque minute passée à ouvrir ou à fermer une porte manuellement était une minute de travail perdue. De plus, ces vieilles portes étaient dangereuses pour ses employés qu’il valorisait. Gordons allait devenir un centre de service où la rapidité du service prévaudrait, comme le souhaitaient ses clients.
Parlant des employés, Bill avait une théorie sur le sujet. Il croyait, en effet, qu’un employé bien formé, bien rémunéré, bénéficiant de bonnes conditions de travail et à qui on donnait une chance de réussir, serait un employé loyal et apprécié, complice de son éthique de service professionnelle. Cette façon de traiter ses employés explique sans doute pourquoi tous l’estiment et lui sont fidèles. Pour Bill, un spécialiste en pose de pneus est une bénédiction du ciel.
Bill connaissait aussi l’importance que jouait la publicité dans la croissance de son entreprise. Pendant 25 ans, le « vieil homme aux cheveux roux », Red Storey, fut le porte-parole des valeurs que l’on retrouvait dans le commerce de Bill : travail rapide, qualité et honnêteté.
Pour soutenir Bill, il y avait son épouse Elizabeth qui l’a toujours encouragé et a tenu les livres du commerce pendant 25 ans. Elle est malheureusement décédée d’un cancer en 1988.
En 1990, Gordons Goodyear finança d’autres travaux qui donnèrent à son commerce son apparence présente. Tous les membres de la famille Gordon se sont investis. Le père de Bill, alors retraité, s’amusait bien à diriger le va-et-vient et à s’occuper du service à la clientèle. De plus, les deux enfants de Bill, Bruce et Heather, faisaient leurs débuts dans l’entreprise. Ils y apprirent les rudiments de l’industrie du pneu et du commerce.
Bill, maintenant septuagénaire, se rend encore « au bureau » au moins cinq fois par semaine; il s’occupe du service à la clientèle et rencontre les milliers de clients qui entrent chez Gordons Goodyear chaque année. La destinée du commerce est maintenant entièrement entre les mains de Bruce Gordon. Ce dernier et Heather ont, bien sûr, quelques plans sur papier pour assurer la croissance de l’entreprise.
Bill Gordon continuera cependant à mettre la main à la pâte pendant encore quelques années, au cas où il aurait une autre de ses révélations...
